Dégustation et genre, genre de dégustations 8ème concours des Féminalise, Beaune le 17 avril 2014

La femme est-elle l’avenir du vin ?

2013-2014 158Les médias s’enflamment face à une féminisation grandissante des milieux du vin. Des grandes propriétaires aux sommelières, la parole est donnée à ces femmes battantes qui savent s’imposer dans un milieu encore largement dominé par les hommes. Le vin, symbole identitaire fort d’un pays qui doute et se replie.
La « valence différentielle des sexes », pour reprendre les termes de la grande anthropologue Françoise Héritier relie inexorablement tout ce qui est féminin à un ordre inférieur. Le vin ne pouvait faire exception.

Interview de Françoise Héritier : http://bf.15actionjuste.free.fr/15heritier.htm

Pourtant, les femmes ont depuis toujours été présentes dans les différentes phases de la fabrication du vin : de la production à sa commercialisation, de l’ouvrière viticole à la richissime et veuve propriétaire de quelque prestigieux champagne.

Mais la raison principale de cette nouvelle focale sur le vin au féminin tient plutôt dans le constat que 70% des consommatrices en grande surface sont des femmes. Bobonne fait les courses pour le foyer, et c’est à elle que vient la charge de sélectionner au sein d’un large rayonnage le doux breuvage qui saura adoucir (ou envenimer) le repas familial.

Rien de révolutionnaire dans la répartition des tâches selon l’appartenance à un genre. La femme, nourricière du foyer, porte sur de ses frêles bras la pitance solide et liquide de la maisonnée. Comme ses ancêtres cueilleuses rapportaient les fruits, légumes, herbes pourvoyeurs de l’alimentation quotidienne alors que l’homme chasseur partait au loin.
Ses bras sont plus frêles, sa taille plus petite car ses goûts sont différents. Aux hommes les aliments plus nourriciers et protéinés, aux femmes les laitages et herbages divers. Aux hommes les parties les plus nutritives, aux femmes les restes.
Aux femmes plus petites d’avoir été insuffisamment nourries, quoi de plus naturel que de dédier certains spécifiques breuvages.

La vieille dame anglaise et son cherry, la jeune fille et son rosé pamplemousse et le champagne, par excellence féminin car léger et festif. Pour les hommes : les vrais vins, charpentés et tanniques. Pour les femmes : les vins doux, les rosés et les pétillants.

Pourquoi cette dichotomie ? C’est qu’une femme qui boit comme un homme, cela resterait du domaine de l’exception. Si la femme préfèrerait les rosés ou les blancs moelleux, c’est qu’elle n’est pas une experte en vins : généralement, l’apprentissage commence par ces vins plus faciles à boire et à apprécier que les vins rouges plus complexes.

Le marketing l’a bien compris et multiplie les appels du pied pour les étiquettes « girly » rose nacré et pailleté sur autant de champagnes et vins rosés, ou encore sur ces formes de bouteilles semblables à des flacons de parfums.

Les obscurantistes intégristes qui nous ont bassiné tout l’hiver avec la supposée « théorie du genre » peuvent dormir tranquille. Les représentations sont tenaces et orientent les comportements, aujourd’hui comme hier et malgré les timides avancées qui s’observent ici et là.

Il faut dire que pendant longtemps, dans tout le pourtour méditerranéen, les femmes qui buvaient avaient mauvaise presse. Femmes de mauvaise vie, de mauvaises mœurs, la femme sage ne devait pas boire, et ce jusque dans les années 1950, à en croire cet ouvrage sur l’histoire de la consommation du vin par les femmes : http://www.eccevino.com/fr/magazine/les-femmes-et-le-vin

Ces interdits ont fluctué selon les époques et les civilisations. Plus la femme était considérée comme inférieure, plus le contrôle de son corps s’imposait et donc avec lui celui de sa consommation d’alcool.
Cependant, déjà au XIVe siècle, des femmes de la société aristocratiques se retrouvaient pour des dégustations entre elles.

Des papilles au féminin : dégustations

Aujourd’hui, de plus en plus de femmes osent affirmer s’y connaître en vin. Elles sont aussi de plus en plus nombreuses à choisir la filière de l’œnologie (50% des œnologues seraient des femmes). Elles se prévalent d’avoir en tant qu’être d’humaine appartenance la même capacité à apprécier un bon vin et à l’évaluer. Elles dénient surtout toute spécificité à des vins qui ayant été faits par des femmes auraient un goût spécifiquement féminin. Comme les hommes, les femmes préfèrent largement les vins rouges, comme le soutiennent divers articles : http://blog.les-sommelieres.fr/le-vin-prefere-des-femmes/

Côté dégustation cependant, les avis ne sont pas si tranchés. En tant que femme, soumise à un système hormonal différent et notamment modifié lors de périodes de grossesse ou de cycle menstruel, les sens seraient plus affinés, l’odorat davantage cultivé et la façon de parler vin plus développée.

C’est aussi le parti de Didier Martin, le fondateur du concours « Féminalise » qui se tient à Beaune chaque année depuis 2007. Si « le vin n’a pas de sexe », les femmes, amatrices de parfums et responsables des fourneaux, auraient aiguisé davantage leur odorat que leurs congénères masculins.

http://www.bourgogne-live.com/2012/02/le-vin-na-pas-de-sexe-didier-martin-a-cree-feminalise-pour-faire-deguster-pres-de-4000-vins-par-600-femmes/

Toujours en quête de nouvelles aventures propices à m’initier davantage aux mystères du vin comme certains s’aventurent en quête de l’insondable mystère féminin, j’ai décidé de participer à ce concours qui se déroulait le 17 avril à Beaune.

Enquête au pays de la dégustation pour toutes

Le concours s’adresse aux professionnelles du vin mais aussi aux oenophiles dont je fais partie. Depuis sa création, le nombre de vins et de dégustatrices n’a cessé d’augmenter : moins de 200 dégustatrices en 2007, plus de 600 cette année, avec plus de 3000 vins à déguster. Ce qui nous fait environ une quarantaine de vins à déguster dans la journée.

Dès l’inscription, il est précisé que chaque dégustatrice doit connaître et savoir apprécier au moins trois régions françaises productrices de vins. Je ne comprends toujours pas pourquoi les Bordeaux et les vins du Sud Ouest sont regroupés dans une même catégorie : il s’agit pourtant de vins bien distincts, aux caractéristiques différentes. J’apprécie particulièrement les vins du Sud Ouest mais très modérément les Bordeaux. J’ai cependant sélectionné cette option et évidemment, bénéficié d’une foule de Bordeaux dans la liste m’ayant été attribuée.

Une expérience minimale est exigée en matière de profil œnologique : si vous n’êtes pas une professionnelle du vin, il faut au moins avoir suivi un cours de dégustation. Ce que j’ai eu l’occasion de faire.

Déguster : surtout, ne pas avaler

Un petit discours de bienvenue nous est présenté, lors duquel il nous est précisé que l’important ici est de se mettre dans la peau de la consommatrice moyenne : qu’est-ce que je mettrais dans le cadi ou conseillerais à ma voisine ? Qu’est-ce qui me plait ? Ces vins sont tous distribués en grande surface et le label « féminalise » oriente les comportements des consommatrices.

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Les sommeliers et sommelières nous servent de grands verres à ras-bord. Commentaire de ma voisine : « ça fait du bien d’être servie par un homme! »

Si je peux me considérer comme une amatrice éclairée de vins, je n’ai jamais jusque là pris l’habitude de cracher les vins. C’est mal, je le sais bien lorsque je parcours des salons de vignerons. Au bout de 3-4 verres, tout semble bon ou au contraire infect… J’ai donc du m’y plier, en espérant que le photographe officiel ne me prenne pas pendant que je crache maladroitement dans le seau en faisant des tâches partout. Malgré cela, la bouche violette et l’ivresse ne tardent pas, surtout en finissant les listes par des rouges très tanniques que sont les vins du Sud Ouest le matin, des Bordeaux l’après-midi.
Mes voisines semblent de même assez enjouées.

Contrairement aux autres concours de dégustation, qui regroupent sur une même table les mêmes vins, nous sommes ici en dégustation individuelle : nos voisines dégustent d’autres vins.
Nous avalons donc exceptionnellement certains vins lorsqu’ils sont particulièrement bons en nous les partageant, notamment ma voisine en fin de journée qui a la chance de tomber sur un vin jaune d’exception que nous n’arriverons pas à récupérer afin d’en déguster davantage.

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Repas du midi, menu fin avec beaucoup de mises en bouche. Bouteilles numérotées que nous avons dégustées.

De cette façon, nous ne pouvons pas nous influencer. Certes. Serait-ce à dire qu’en tant que femmes nous sommes plus influençables que les hommes ? Pour ma part, dans cette phase d’apprentissage, j’aurais aimé partager davantage mes impressions avec mes voisines. Nous aurons heureusement l’occasion de le faire lors des repas offerts, pendant lesquels nous choisissons sur d’immenses tablées les bouteilles entamées lors de la dégustation. Une joyeuse assemblée se créée alors, afin de découvrir et de partager nos impressions.

Nos compagnes de dégustation nous ont conseillé de nous équiper pour rapporter les bouteilles entamées.

Le cadi de la ménagère n’est jamais loin! Les années passées, un sdf venait aussi s’approvisionner, nous ne l’avons pas croisé cette fois-ci.

Existe-t-il un goût de femmes ? Que signifie travailler dans un milieu d’hommes lorsque l’on est une femme ?

A notre tablée, deux cavistes dont une maître de chais. Elles nous parlent avec passion de leur travail, des premiers pas dans le métier. De génération différentes, la première, d’une cinquantaine d’année, nous relate qu’à son époque il était extrêmement rare de voir des femmes occuper ce métier. Toutes deux Bourguignonnes, elles reconnaissent qu’il faut faire ses preuves pour se faire respecter. Travailler dans un milieu d’hommes leur convient cependant. Même si la maître de chais est parfois prise pour une secrétaire, cela la fait rire. Elle ne compte pas les heures pendant les vendanges et tout le reste n’existe plus.
Concernant le goût, elles reconnaissent qu’il y a un goût spécifique de femmes : des vins plus ronds et fruités, moins tanniques. Cela n’empêche pas d’apprécier des vins perçus comme plus masculins, mais de les apprécier davantage lorsqu’ils remplissent ces caractéristiques plus féminines. Nous convenons cependant communément que notre palais est tout autant sinon plus formé par notre rattachement au terroir bourguignon : ce qui implique en soi des caractéristiques plutôt perçues comme féminines.

Formation et information

Si le concours s’adresse en théorie davantage à des professionnelles du vin, j’ai croisé davantage d’amatrices œnophiles au profil comparable au mien.

Je me demande dès lors pour quelle raison il ne nous a pas été proposé de formation pour ce concours de dégustation, même si l’on est censé avoir déjà un parcours minimal en la matière.
En m’informant sur d’autres concours (celui du « Salon des vignerons indépendants » ou celui de la foire de Paris par exemple), je constate qu’une formation et une petite sélection s’effectue au préalable.

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Des centaines de bouteilles entamées… Quête studieuse pour retrouver celles qui ont été dégustées

De même, à l’issue de ces dégustations nous sont présentées les bouteilles dégustées. Fort bien. Chacune de nous s’avance avec sa liste pour rechercher le numéro des bouteilles de nos listes. Exercice vain, avec plus de 3000 bouteilles : seule une chance exceptionnelle permettant de retrouver sa propre liste.
A l’issue de cette journée, j’ai appelé, écrit à plusieurs reprises au secrétariat du concours. Débordée, la secrétaire m’avait promis de m’envoyer ces listes, mais je n’ai jamais su quelles bouteilles parmi celles que j’avais médaillées l’ont effectivement été.

La bonne surprise de ce concours aura été celle des vins corses. Sur la liste des vins primés, je constate que plusieurs d’entre eux en font partie. Des vins plutôt fins et fruités aux tannins équilibrés, vifs et structurés. L’amie qui m’accompagne a par chance dégusté les mêmes vins que moi le matin. Un grand nez qui suscite mon admiration : avec des mots simples et intimes, elle arrive à décrire chaque vin avec une grande précision olfactive. J’ai pu constater qu’elle aussi a attribué des médailles à ces vins.

L’ensemble des vins que nous avons dégusté était cependant de médiocre qualité. Leur destination pour la grande distribution explique cela. La médaille après tout, n’est-ce pas le consensus mou qui attribue les lauriers au vin qui saura ne pas déplaire tout en n’offrant aucune surprise ?

Il y a quelques années, les commerçants ont institué un logo rassurant les homosexuels qu’ils étaient les bienvenus. Verra-t-on aussi des concours de dégustation réservés aux gays, d’autres aux lesbiennes et d’autres aux transgenres ?
Vive les vins hermaphrodites, voilà la solution !

 

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2 commentaires pour Dégustation et genre, genre de dégustations 8ème concours des Féminalise, Beaune le 17 avril 2014

  1. lepak dit :

    c’est très bien ton article orceta mais tu devrait raccourcir et condenser tes idées

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